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La maison de ‘traite

L’ironie du sort c’est donner des sous à un mendiant et ne plus pouvoir payer son ticket de parking. C’est acheter sa voiture 70 euros et dépenser plus de 1000 boules en réparation, suite à 2 accidents en 6 mois. C’est ne pas accepter un boulot d’imprimeur à l’UNESCO, car vous ne voyez pas l’avenir du métier, et 3 années de formation plus tard ne pas trouver un poste d’infirmière.

Une infirmière sans emploi, la blague !

L’ironie du sort, c’est aussi faire un stage en E.H.P.A.D. (Etablissement d’Hébergement pour Personnes Âgées Dépendantes, somme toute une maison de retraite, quoi), te dire que tu n’exerceras jamais là-dedans, et finir quand même en E.H.P.A.D. dans le NooOOOord.

Finalement, il aura fallu plus d’une centaine de courriers pour que l’on daigne me donner ma chance. Et pourquoi, on n’engage pas une infirmière qui sort de l’école ? Pas de poste ? Restriction budgétaire ? Pas le physique stéréotypé ? Pas d’expérience ? Beh oui, et c’est bien en essuyant des refus à répétition qu’on va pouvoir en acquérir. Pas besoin d’avoir fait l’ESSEC pour savoir ça.
Je voudrais remercier donc toutes les ressources humaines qui m’ont laissé sans réponse, trop aimable, c’est pas comme si j’avais été dans la dèche pendant plus de 6 mois, mais vous n’en saviez rien, et vous vous en souciiez comme d’une guigne. Merci encore. Je tiens à remercier aussi ceux qui ont pris le temps de me renvoyer un courrier électronique automatique pour me dire que si je n’avais pas plus d’informations dans 6 mois, je devais renouveler ma candidature. Et beh laissez-moi vous dire que ça donne envie. Y a eu aussi ceux qui ont répondu par mail à l’attention de tous les candidats, sans cacher les destinataires et qui proposaient des postes aides-soignants. « Hum hum ! Battez-vous pour moi. », tellement de subtilité dans vos réponses… Vous méritez des bafdes prix… non des baffes, c’est bien.

Vous avez été spoil, milles excuses ! Je me suis donc fini On m’a fini J’ai donc fini en EHPAD. Un lieu charmant où l’on respire remarque la joie de vivre que chacun a à occuper sa journée : les hôtelières se font engueuler parce que les petits déjeuner ne sont pas au goût des résidents et le ménage n’est jamais assez bien fait pour les familles. A raison de 12 minutes par chambre, c’est vrai que c’est pas simple. Les aides-soignantes font 10 kms en une matinée, nettoient des pieds, essuient des fesses, lavent des doudounes, des foufounes, mettent les résidents sur les toilettes, répondent aux sonnettes et se font quand même engueuler. Les infirmières font les prises de sang, distribuent les médicaments, prennent soin des résidents en leur faisant des pansements, en les rassurant, appellent les médecins au moindre problèmes, signent les prescriptions, prévoient les rendez-vous, classent les dossiers, s’entretiennent avec les familles, et se font engueuler dès que quelque chose capote. Le médecin gériatre de l’EHPAD doit connaître tous les résidents et engueulent les infirmières quand quelque chose capote.
Il y a aussi le responsable ménage, mais depuis 9 mois, je vous avoue que son utilité m’échappe. La cadre, honnêtement, ne gère pas grand-chose. Outre les plannings, son intérêt ne se porte sur rien d’autre.  Nous serions à même de penser que, si toute son énergie, son cœur et son temps sont tournés vers ce qui importe le plus au personnel, elle saurait au moins dresser un planning juste dans la répartition des postes et des heures. Le plus affligeant est que le peu qu’elle a à gérer est mal exécuté de sa part. Les remerciements, les plaintes et autres félicitations (ironiques ou pas), c’est le directeur qui les reçoit et nous les transmet par mail. Voilà la répartition équitable des tâches.

Vous croyez vraiment que tous nos aînés sont tous heureux comme ça ?

Ça, c’est la réaction de Geneviève quand tu l’emmènes la première chez elle, après le repas.

Au fond, je me disais que j’allais connaître ce genre d’injustices. Ainsi, je me rassurais en pensant au métier si gratifiant que j’allais exercer, mais c’était sans compter les insultes et la théorie du complot de Gabrielle, les remarques cinglantes d’Aline : « Si vous aviez pas les médicaments à donner, vous seriez au chômage », les sautes d’humeur de Marcelle « Oui petite, fais ce que tu as à faire. […] Les médicaments, c’est important, faut que je les prenne, ah si si ! […] NON JE VEUX PAS ALLER MANGER, J’AI PAS FAIM ! BOUFFE LE TOI, SALOPE ! SAC A FOUTRE ! J’T’EMMERDE ! », les remarques désobligeantes des familles : « Les soignants, ici, ils ne prennent pas assez le relationnel en compte… », alors que le matin même, tu as pris 30 mn pour rassurer la mère de la plaignante, les absurdités de ceux qui n’ont pas/plus d’humour : « On ne rigole pas avec les personnes âgées ! » (Ha bon, d’accord ! Donc une fois entré en EHPAD, on est malheureux et on ne pense qu’à la mort jusqu’à la fin parce qu’y a que ça à faire… Fort bien !), les tentatives de Geneviève et son fils endetté pour gagner un procès perdu d’avance contre ta collègue, les plaintes injustifiées de familles un peu trop présentes, le racisme des résidents « S’ils embauchent plus de noirs, c’est parce qu’ils les payent moins cher », les familles qui spéculent sur toi devant d’autres résidents que leur parent, et j’en passe…

A mon grand soulagement, et c’est aussi pour ça que depuis plus d’un an, je ne suis pas encore partie, il y a des personnages beaucoup plus sympathiques : Marthe, à l’instant où j’entre dans sa chambre, son visage se pare d’un large sourire et ma journée n’en est que plus belle : « Mais c’est Beroy ! ». Raymonde fait la différence, toujours la bonne blague qui lui tarde de divulguer « Dis t’aurais pas quelqu’un à me présenter, je cherche un amoureux ! ». Jeanne, elle est plutôt discrète mais quand on gagne sa confiance, c’est quelque chose qu’il ne faut pas perdre : « Vous me rappelez moi, à votre âge ». Denise faisait la distribution des bonbons à l’entrée de chez elle pour tout membre du personnel. Yvonne qui se croit parfois en l’an 40, brandissant sa canne et qui lance un *pan*, puis amusée, vous en riez avec elle. Denise nous invitait à venir regarder les Feux de l’Amour avec elle tous les matins. André, fan de Star Wars à 87 ans, reconnaît les références que tu lui sors. Jacqueline n’a de cesse de répéter, à chaque fois que l’on croise sa route, qu’elle a de la chance de nous avoir. Thérèse était tantôt heureuse, tantôt énervée de voir ta figure, mais moi elle me faisait toujours sourire avec ses histoires absurdes (spécial guest : Alzheimer). Monique et son humour en dessous de la ceinture n’échappait à personne, enfin c’est surtout elle qui assimilait tous les sous-entendus qu’elle pouvait entendre.
Encore heureux que la sagesse a du bon et qu’elle vous fait part de son expérience pour mieux appréhender l’avenir. Et pourtant, ils n’ont pas su prédire ce qui va suivre.

Lorsque pendant votre entretien d’embauche, vous ressentez le désespoir dans les yeux et la voix de celle qui sera votre cadre, n’attendez même pas plus longtemps, tournez les talons et rentrez chez vous. Le premier guignol qui passe fait l’affaire et est embauché sur le champ, y a de quoi se poser des questions et posez-vous les bonnes. Si tantôt comme moi, vous n’avez pas encore compris le piège et que vous vous laissez berner convaincre par ses… euh… ben ses… en fait, je ne sais pas par quoi on peut se laisser convaincre. Moi aussi, j’étais dans le désespoir à vrai dire. Enfin bon passons sur mon état de faiblesse ! Je disais donc que si on se laisse avoir par la douce voix rassurante, les avertissements, la compréhension de cette femme, il n’en reste pas moins qu’une fois que vous portez votre blouse (de remplaçante depuis plus d’un an, soit dit en passant), vous n’êtes rien de plus qu’un vulgaire pion parmi les autres. Votre nom, oublié. Votre fonction, effacé. Vos efforts, jamais notés. Votre dignité au placard. Par contre votre loyauté doit être vue et entendue de tous, même si vous ne partagez pas les valeurs de votre direction, mais nous y reviendrons.

Je vais vous dévoiler les absurdités que j’ai subi et sur lesquelles j’ai fermé les yeux pendant plusieurs mois avant que je n’explose. La première personne à qui j’ai eu à faire quand je suis entrée dans cet établissement, c’est notre cadre bien-aimée, non, c’est une infirmière coordinatrice. Je vous ai déjà raconté mon entretien d’embauche, ben voici la suite de l’aventure. Une femme incapable de sortir un « bonjour » pour quiconque de son personnel ou peut-être pour ses favorites. Je lui ai attribué des circonstances atténuantes (surdité, négligence, attention, mutisme, cécité,…), j’ai été gentille de le faire jusqu’à ce que ce jour arrive… Je me suis retrouvée à l’accueil, et je n’avais pas encore vu cette femme de la journée. Nous nous retrouvons face à face. Nous sommes à 2m l’une de l’autre. Je lui dis « bonjour ». Elle me regarde, je la regarde, elle me regarde, je la regarde toujours. Elle regarde la secrétaire et continue de parler avec elle. Non mais dans quel monde ta supérieure se permet de même pas t’adresser un simple « bonjour ». Ça ne signifie pas avoir de la sympathie, ni même du respect pour moi. Y a qu’à voir combien je lui en ai adressé avant de me rendre à l’évidence.
Outre cette amabilité légendaire, on notera également que lorsque l’équipe infirmière se trouve surmener de travail en pleine épidémie de grippe, en sous effectif tous les jours, et à faire le travail de 3 personnes parce qu’il faut repasser derrière les dernières recrues pour être sûre que tout tourne (je n’accable surtout pas les jeunes arrivées, j’en fus et c’est pas évident !), eh bien, la cadre ferme les yeux pour ne pas s’en rendre compte et avoir une excuse pour ne pas avoir réagi. Bravo l’artiste ! Quelle belle comédie !
C’est pas fini ! Comme elle-même est surmenée à faire des plannings qu’un logiciel pourrait effectuer mieux qu’elle, il faut qu’elle délègue des responsabilités comme gérer l’oxygène, les compléments alimentaires, suivre les isolements (air, fécal, urinaire,…), gérer la réserve de matériel. Reparlons en des plannings ! Deux infirmières sur le même poste, pas le bon nombre d’agents pour faire tourner l’ehpad, aucune visibilité sur plus d’une semaine. Et la plus belle boulette que j’ai subi : j’ai enduré un vendredi à deux infirmières au lieu de 4 habituellement, j’ai assuré le week-end avec ma collègue à deux infirmières (comme tous les week-ends, pour avoir plus souvent de libres) et j’ai encore supporté une coupure de 10h le lundi (car nous étions trois au lieu de quatre). Ça paraît peut-être bénin comme ça, mais cette situation aurait pu être gérée. Quand la cadre a accordé son vendredi à ma collègue, car elle l’avait demandé (mais sa surdité n’est surement pas une circonstance atténuante en fait, mais bien réelle), celle-ci n’a pas cru bon de regarder qui allait en pâtir. Même si les soignants qui subissent le plus cette incompétence, nous essayons que ça ne déteigne pas davantage sur les résidents.
Comme si ce n’était pas suffisant que la hiérarchie nous mette des bâtons dans les roues, il faut en plus qu’ils soient dénués de toute humanité. Où avez-vous vu que l’on ne prévient pas quand on ne vous renouvelle refait pas signer un nouveau contrat. Il n’y a pas de renouvellement, sinon on doit vous proposer un CDI, alors dans la fonction publique, on te propose un nouveau contrat d’un mois pendant maximum 6 ans pour ne pas te payer de congés et bien d’autres avantages…

Toutes ces incongruités ne sont peut-être encore rien à côté de ce qui vient. On peut remonter plus haut, en vue de la hiérarchie. C’est un directeur d’un niveau d’incompétence record que je m’apprête à vous présenter. Outre son comportement d’un espièglerie légendaire, bien loin de celui d’un dirigeant d’établissement tel qu’un ehpad, il a su se mettre dans un cul de sac, tout seul, comme un grand, bravo mon mignon !
Au retour d’une infirmière titulaire dans quelques mois, il a été dit à une réunion d’équipe que deux infirmières intérimaires seraient licenciées (« Ouais, vous nous honorez de plus vous foutre de notre gueule, somme toute ?! C’est bien formulé de votre part, bien joué ! »). Cette décision serait prise à l’aide d’entretiens de connaissance sur le fonctionnement du CCAS (dont dépend l’ehpad), devant un jury forcément. Personnellement, je ne comprends pas bien encore pourquoi il faut départager entre quatre infirmières qui sont là depuis respectivement trois, deux, un an et la dernière 3 mois (comme infirmière, mais cinq ans comme inf’). Fort bien ! Bon, je me mets à refaire mon CV au cas où, mon doux nom sorte de leur cavité buccale ou d’ailleurs avant l’heure. Il n’a pas fallu attendre plus de trois semaines pour que mon nom sorte dans une phrase où il figurait également des mots comme « pas renouveler », rapporté par une chère collègue (aucun sarcasme ici). Le directeur a dit à deux de mes collègues que la décision était déjà prise avant les entretiens et que MOI, je ne serai pas retenue. Evidemment, je suis immédiatement allée le voir, une fois que tout cela m’est parvenu.

Moi : « Bonjour, j’ai appris qu’apparemment je n’avais pas la même chance que tout le monde et que je n’allais pas passer d’entretiens. Vous pouvez m’en dire plus ?
Lui : – Oui. En effet, vous comprenez, il faut se positionner, il faut faire des choix.
– Mais je comprends pas pourquoi c’est mes collègues qui me l’apprennent. Je suis la première concernée par ce genre d’informations. Vous trouvez ça normal ? Il avait été dit que toutes les intérimaires auraient un entretien et là deux semaines plus tard, ça change. Accordez-vous sur une version à donner à tout le monde !
– BeeEEEeeeeen évidemment que non c’est pas normal ! Mais c’est ce qu’elles en ont déduit de ce que j’ai dit. Et puis bon… S’il a été dit que vous auriez un entretien, vous en aurez un.
– Visiblement, elles en ont déduit juste ou que vous en avez trop dit… Je vois pas bien l’intérêt de me dire que j’aurai un entretien, vu que votre décision est déjà prise…
– De toute façon, je ne vous ai pas nommé.
– Si.
– C’est ce qu’elles vous ont dit ?
– Oui, c’est si dur que ça de dire la vérité ?
– Après tout ça, vous vous basez sur ce qu’elles vous ont rapportées. Et puis vous savez, vous êtes actuellement en situation de concurrence chacune. Elles vous ont raconté ça pour vous déstabiliser.
– Je vous arrête tout de suite. Y a aucune concurrence entre nous. Ca ne change (pour ma part) en aucunement ma façon de travailler. Et je ne comprends pas votre argument expliquant que cela m’a été rapporté pour me déstabiliser et justement jouer la concurrence, alors que ma collègue n’avait qu’à se taire pour je n’en sache rien et voir une rivale déjà loin. »

En gros voilà, un bel échange !

Ne me laissant pas démonter, j’ai saisi le syndicat pour faire valoir mes droits. J’ai obtenu une réunion avec la directrice du CCAS pour dénoncer ces pratiques. J’ai eu l’honneur d’aller dans son bureau deux mois après ces événements. C’est dire à quel point, ils sont pressés. Le directeur était présent, nous avons reparlé de l’incident avec ce dernier (car il m’était toujours en travers de la gorge).
Au final, je n’ai jamais vu autant de mauvaise foi se dégager de quelqu’un. Elle a tenté de me faire croire que MOI je m’étais laissée berner par mes collègues qui m’auraient menti pour m’évincer de la concurrence. Je vous avoue avoir été faible et fatiguée depuis tout ce temps que je me battais pour mes droits pour continuer à arguer un raisonnement normalement ficelé et que me voilà face à un mur suintant l’immoralité.

Je retiendrai ta sénilité Marcelle, ta douceur Jeanne, ton dernier souffle Marie-Thé, ces fous rire mes chères collègues, les urgences de Nelly, les danses de Jeannine, les appels des familles inquiètes, ces personnes âgées délaissées pour qui nous sommes la seule famille qui leur reste.

Mes chers petits vieux,

La fin avec vous, ce ne sera pas une fatalité.
J’ai fait mon possible jusqu’au bout pour chacun d’entre vous,
J’ai tiré ma révérence plus vite que je ne le voulais, mais il le fallait.

Bien à vous.

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